L’HIVER…
… force le jardin à se montrer tel qu’il est… En cette saison, plus de complaisances possibles… Sa structure apparaît, nette, dépouillée de tous les artifices qu’on peut y ajouter à la belle saison.
Voici enfin venu le temps de prendre son temps… Plus de gros travaux à faire, pas de grandes entreprises à réaliser, seulement le moment de réfléchir et de tenter de trouver des remèdes aux faiblesses qui, de façon trop évidente sous le ciel gris et froid, nous avaient déjà titillés en été.
Chaque jardin est un cas particulier, qui réagit à la sensibilité particulière de son créateur et mécène.
Chaque jardin possède son histoire, très étroitement liée à celle de son propriétaire et je suis de plus en plus fermement convaincue que ce n’est pas le jardinier qui fait le jardin, mais le jardin qui fait le jardinier…
1er janvier
Janvier : le mois des bonnes résolutions, celui où l’immensité de temps qui s’étale devant nous peut encore nous faire croire que tous nos projets se réaliseront…
Le jardin est endormi par le froid, les dernières feuilles s’éparpillent sur le sol et le gazon craque sous les pas.
Pour le jardinier, c’est la trêve… et pourtant, dans sa tête, les idées se bousculent.
L’inactivité commence à peser et les jours de pâle soleil, c’est d’un bon pas qu’il arpente le jardin, l’œil critique…
Je ne devrais jamais sortir sans papier ni crayon, car c’est quand je me promène ainsi dans mon jardin, comme le ferait un étranger qui le découvrirait pour la première fois, que je vois nettement ce qu’il y a à faire.

La dernière rose Pierre de Ronsard s'est laissée surprendre par le froid...
En ce tout début d’année, les décors de Noël sont encore en place : toutes les topiaires sont affublées d’un gros nœud rouge, les carreaux des fenêtres sont couverts de la neige qui cette année nous a offert des fêtes de carte postale et la couronne de sapin tressée accrochée à la porte accueille le visiteur.
Glacée par le vent et l’humidité, je regarde où je pose les pieds et rabats frileusement les pans de mon vêtement trop léger…
Evidemment, une tenue adéquate favoriserait la promenade, mais non… C’est toujours à l’improviste que l’envie de descendre dans mon jardin me saisit, alors, c’est toujours trop légèrement couverte (voire en vêtements de nuit !) que je foule l’herbe mouillée et boueuse…
Au printemps, c’est pire ! Dès l’aube d’un jour où je ne travaille pas, je décide d’aller jeter un petit coup d’œil, pas longtemps, juste 5 minutes… Armée de mon sécateur, je taille ici, là, et puis encore là, j’attrape la serfouette pour désherber un coin de potager ou la terre aux pieds des rosiers… Tout à coup, la cloche sonne à la porte…
J’émerge… Un rapide regard à ma montre indique 11h 45 ! Horreur ! Tout à coup, je me vois telle que je suis : à presque midi, je n’ai pas fait ma toilette, j’ai les pieds pleins de terre, la vaisselle du petit déjeuner est encore sur la table… Comme un sioux, je me dirige sans bruit vers la porte de la cuisine : il s’agit d’entrer sans se faire voir ni entendre de l’extérieur, et donner l’impression que la maison est vide…
Pas toujours réussie, ma ruse ! Et alors là, c’est le moment de honte… Tant pis, ça n’arrive pas si souvent, que je me fasse ainsi surprendre, et ces moments volés au temps ont le goût du fruit défendu…
Il n’y a qu’un jardinier qui puisse me comprendre !
En ce matin, donc, me voilà au jardin…
Sous le ciel gris et bas, il semble un peu triste, comme replié sur lui-même, ou est-ce mon état d’âme, qui sait ? Les branches des arbres sont noires, les arbustes sont dépouillés de leurs feuilles, la terre recouverte d’un épais tapis blanc cache les petits amas grumeleux, résultat du travail des derniers vers de terre qui ont apprécié le compost que j’ai épandu en automne.
Quelques jours après Noël, le temps s’est brusquement refroidi et la neige s’est mise à tomber… D’abord mince, la couche s’est peu à peu épaissie, enrichie par les flocons qui se sont accumulés une journée entière : le jardin a revêtu son manteau d’hiver et de froidure… Comme il est beau, ainsi apprêté
Que de neige !
Novembre et Décembre ont été très cléments, trop, même, serais-je tentée de dire car la nature ne sait plus où elle en est : mes rhododendrons ont commencé à fleurir, le pommier aussi, qui a transformé ses fleurs de printemps en minuscules pommes d’espoir qui se sont fatalement anéanties avant la récolte… Une délicieuse rose rouge s’est s’épanouie, libérant un discret parfum d’hiver… C’est « Etoile de Hollande », bien sûr, qui m’a offert ce beau cadeau de fin d’année ! Le rosier liane « Cécile Bruner », étroitement enlacé au lilas, pointe encore deux minuscules fleurs en soie rose pâle, prêtes à être attachées à la boutonnière… Les bulbes de l’année dernière, restés en terre, ont commencé à dresser avec vigueur leurs bourgeons vert pâle, presque jaune, à force de fragilité… Mais la neige a tout recouvert…
Quelques journées froides n’avaient pas suffi à persuader ce petit monde que l’hiver n’était pas fini. A présent, chacun en est persuadé, frileusement caché sous la ouate…
J’observe mes rosiers avec attention : ils sont l’objet de tous mes soins, ils me passionnent. Je les ai taillés en novembre, pas trop court, pour pouvoir les rafraîchir au mois de mars. Avec amour, je les ai butés à la base pour les protéger du gel et leur ai offert de quoi passer l’hiver sans trop de mal.
Il a beaucoup plu ces dernières semaines juste avant l’arrivée de la neige, le vent a soufflé fort, aussi ai-je dû interrompre les travaux de saison avant leur fin.
Il reste encore à tailler et arquer les longs arceaux des rosiers grimpants. Ils s’élèvent vers le ciel, fièrement, mais je sais que si la sève n’est pas freinée dans son élan, ils fleuriront peu.
Dans le massif aux bouleaux, je conduis des rosiers anciens grimpants sur des tuteurs de bois. Palissés à l’horizontal, ils produisent un effet de masse en hauteur, offrant plusieurs étages de floraisons avec les niveaux inférieurs de plantation.
Je l’ai vu faire ainsi dans le magnifique jardin du Vastérival, en Normandie propriété de la Princesse Sturdza, jardinière émérite. Il me faut remplacer les tuteurs de bois par des fers à béton, à l’aspect rouillé naturel, afin de consolider les supports qui ont tendance à s’écrouler à mesure que les rosiers prennent de l’ampleur.
J’ai planté à cet endroit trois rosiers anciens, dans un camaïeux de jaune : « Crépuscule », un noisette, obtention de Dubreuil en 1904, d’un coloris peu courant, jaune chamois ocré, qui fleurit généreusement jusqu’à l’automne en larges fleurs mi-doubles, parfumées, « Jaune Desprez », un autre noisette, obtenu par Desprez en 1835, qui a le mérite de produire tout l’été des fleurs doubles, jaune abricot mêlé de rose, extrêmement parfumées, mais qui, pour le moment, n’a encore pas véritablement pris son essor chez moi, et enfin « Rêve d’or », encore un noisette, obtention de Ducher en 1869, qui fleurit dès le début du printemps jusqu’aux premiers jours de l’hiver, en légers bouquets de fleurs moyennes, semi-doubles, jaune chamois cuivré à reflets carminés qui atteint le jaune pâle en fin de floraison, fleurs pas très parfumées malheureusement. C’est son seul défaut… Il semble se plaire particulièrement là où je l’ai placé car il envahit tout l’espace, commençant à étouffer ses voisins. Je vais essayer de le limiter, mais l’entreprise n’est pas gagnée !

Les rosiers ont remplacé leurs fleurs par de délicieux flocons posés sur eux comme de gros papillons blancs...
J’apprécie tout particulièrement le parfum des roses aussi ai-je choisi de ne planter que des rosiers parfumés, à l’exception de quelques-uns, très rares, qui valent pour leurs fleurs particulièrement belles. J’avoue cependant préférer à toutes autres les roses anciennes, même si la plupart ne sont pas remontantes.
Trois rosiers modernes sur tige, « Iceberg » ou « Fée des neiges » (Cant/1968) sont également plantés dans le massif aux bouleaux. Ils dominent en hauteur, de façon symétrique : j’obtiens trois vagues de floraisons successives, très longues – plus d’un mois chacune. Les fleurs sont superbes : larges, blanc pur, légèrement parfumées, réunies en bouquets qui tiennent très bien en vase. L’effet est grandiose : les arbustes, bien nourris, se plaisent là où ils sont, et ils donnent chaque année trois énormes nuages blancs d’un mètre de circonférence. Au premier plan, à cinquante centimètres du sol, des rosiers modernes divers, tous très parfumés, aux coloris variés qui se mettent mutuellement en valeur.
Il me faut aussi penser à éliminer tout le bois mort, pas complètement supprimé. Si le temps se radoucit et que la neige se décide à fondre, j’utiliserai les quelques jours avant la reprise du travail pour faire un petit ménage dans le jardin : Je tondrai la pelouse, elle a beaucoup poussé, de façon irrégulière, créant une alternance inesthétique de zones denses et rares. Lorsque les crocus éparpillés ici et là où le hasard les a fait tomber, fleuriront, ils produiront un plus bel effet sur un tapis bien ras… Le mirabellier lance de hautes branches vers le ciel, lui aussi aurait bien besoin d’un élagage. Les nœuds d’attache et de tuteurage seront revus… En janvier, le travail du jardinier n’est pas pressant, mais l’hiver sert justement à accomplir toutes ces tâches de saison qu’il n’aura plus le temps d’accomplir au printemps…

La mare est gelée et les carpes se sont réfugiées au fond...

A Sylviane qui a envoyé un commentaire qui m’a beaucoup touchée :Tu seras la bienvenue, le jardin est grand ouvert… Tu as trouvé le texte chaleureux. Si tu l’as ressenti ainsi, c’est que nous sommes sur la même longueur d’onde !
A bientôt !