Rubriques

... André Eve, le jardinier des roses...

Fin du mois d’août… Une fois encore, les vacances avaient passé à la vitesse d’une étoile filante. Mais cette année, le retour était teinté d’excitation… En juin, j’avais adressé à André Eve, le jardinier pour lequel j’ai la plus grande admiration, un petit courrier dans lequel je l’informais que son nom était  souvent cité dans le site que j’ai récemment créé  « Le jardin de l’Echassière » . Tardivement, je sollicitais son autorisation… Quelques jours plus tard, André Eve m’appelait… Nous avons échangé quelques mots et sa voix n’a en rien démenti l’idée que je me faisais du personnage : un homme charmeur avec du sourire sur les lèvres et dans les yeux… Gentiment, il m’a invitée à venir visiter son propre jardin, à Pithiviers. Evidemment, la saison des roses était passée mais André m’affirmait que les vivaces et les feuillages variés méritaient le détour… Pas une seconde, je n’en avais douté. Dans le courant de l’été, l’idée  prit forme : et si nous nous arrêtions sur la route du retour ?  Rendez-vous fut pris avec le magicien, et ce 21 août, la voiture filait droit vers Pithiviers…

Sur le trottoir, un grand bonhomme nous attendait : nous errions depuis plus d’une heure, sans trouver le chemin et par téléphone, André nous avait guidés. Enfin, nous étions Faubourg d’Orléans ! A croire que cette première rencontre se devait de porter la trace d’un voyage presque initiatique où l’arrivée prenait des allures d’épreuve avant d’accéder au Nirvana…  A sa suite nous nous sommes engouffrés dans un couloir sombre et étroit, qui sépare la maison du mur mitoyen. A la sortie, le soleil nous a éblouis… A quelques pas de là, un vieux chat était étendu sous les feuillages, roi dans son royaume…

Le murmure de la fontaine nous accueille...

Le murmure de la fontaine nous accueille...

Après quelques mots de bienvenue, la visite a commencé…  Le jardin d’André Eve est un terrain clos de murs en vieilles pierres , tout en longueur : 18 mètres de large sur soixante de long. Sa surface est d’environ 1000 mètres carré. La première impression est un sentiment d’abondance et de générosité, à l’image de son créateur. Des végétaux opulents se développent à l’envi derrière une bordure impeccable qui doit, sans nul doute, réclamer des heures de travail pour être aussi nette. A ma question, André confirme : il  intervient tous les 15 jours/3 semaines et passe des heures à quatre pattes, la cisaille à la main…

Démonstration : à genoux, André m'explique comment il façonne ses bordures...

Démonstration : à genoux, André explique comment il façonne ses bordures...

Le contraste entre la pureté de cette bordure et la force des végétaux  qu’elle semble retenir est saisissant. Tout le jardin n’est que rondeurs et courbes. Il évoque davantage, à mon sens, un jardin de femme… Et pourtant, André est un homme ! Un séducteur, devrais-je plutôt dire, et c’est sans doute son amour des femmes (d’après ce qu’il se dit…) qui est à l’origine des massifs et des allées aux formes  très féminines.

Un jardin tout doux, tout rond...

Un jardin tout doux, tout rond...

Beaucoup d’effets de masse, avec les végétaux les plus hauts à l’arrière. Bien que les rosiers ne soient plus fleuris pour la plupart, on imagine aisément l’harmonie des couleurs au mois de juin… L’allée centrale aboutit au bosquet de lilas. Une petite cabane de jardin en bois, dont le toit a été végétalisé, penche d’un côté, exprimant ainsi tout le poids qu’elle doit à présent supporter… L’effet est charmant.  Sous un petit auvent, la tondeuse à lame hélicoïdale « Ransomes » est remisée, prête à intervenir…

La cabane en bois au toit couvert de végétaux penche à gauche...

La cabane en bois au toit couvert de végétaux penche à gauche...

Sous le petit auvent de la cabane, la tondeuse à lame héllicoïde. L'idéal pour obtenir une belle pelouse...

Sous le petit auvent de la cabane, la tondeuse à lame hélicoïdale. Le secret d' une belle pelouse...

De chaque côté, un sentier bordé de rondins en bois de bouleaux, planté de part et d’autre de rosiers sarmenteux, invite à une promenade romantique… Comme ce chemin doit sentir bon à la floraison ! La serre est couverte de verdure, la lumière y passe à peine, donnant à ce lieu des airs de forêt amazonienne…

Le sentier romantique bordé de rosiers sarmenteux...

Le sentier romantique bordé de rosiers sarmenteux...

Sous les pas, le gazon est si doux et si épais qu’on a envie d’y marcher pieds nus… Je ne connaissais pas assez André Eve pour prendre la liberté de me déchausser, mais si je l’avais osé, je l’aurais fait, pour être encore davantage en communion avec ce jardin mythique… Au fond, un petit potager, partagé en carrés par de larges planches de bois, dont André dit qu’il faudrait les remplacer… Au centre, un demi tonneau rempli d’eau… Et des boutures de rosiers, déjà grandes, qui sont des cadeaux pour d’innombrables « copines »… Et l’on se surprend à rêver d’être l’une de celles-là, à qui il serait offert un rosier baptisé à son nom…

Le petit potager au fond du jardin. Au centre, le demi tonneau à côté duquel se trouve les boutures à offrir...

Le petit potager au fond du jardin. Au centre, le demi tonneau à côté duquel se trouve les boutures à offrir...

La fin de l’été n’est pas la meilleure période pour visiter un jardin de roses, mais les vivaces,  présentes à leur pied, sont encore très en forme : beaucoup de feuillages décoratifs et contrastés : je découvre un océan de couleurs changeantes, du vert tendre, du vert foncé, presque noir, du vert panaché de blanc, d’argent, de jaune ou de rose… Je ne reconnais pas toutes les espèces, mais au passage, André les cite, décrivant leurs qualités : « Ixeris stolonifera, Lysimachia nummularia aurea, Glechoma hederacea variegata, Aegopodium podagravia variegata, Lamium, Phomis Samia, Heuchera Peach flambé, Tiramisu… ». Je remarque également un grand nombre de Géraniums vivaces, dont j’apprends qu’il y a presque 200 variétés différentes, chaque année enrichies de nouvelles… Beaucoup de Hostas et dEuphorbes, qui surgissent au détour des allées. A côté de la cabane de jardin, des Iris dont certains sont encore en fleurs. Je me baisse au passage pour respirer leur délicat parfum, accentué par la chaleur de cette belle et chaude journée d’été. Les Asters débutent leur floraison, tout en violet, parme, bleu et blanc…

Des vivaces de toute sorte en abondance...

Des vivaces de toute sorte, en abondance...

Au passage,  André  cueille  un Cynorrhodon et me le tend  : « A l’intérieur, il y a de petites graines que  l’on  peut semer »…  Il me montre un beau rosier, presque au milieu de l’allée, en m’indiquant qu’il s’agit d’un semis spontané… A chaque détour, une surprise nous guette : c’est une plante inattendue, un parfum fugace, un contact doux ou épineux avec un végétal qui s’alanguit jusqu’au visiteur…

Dans le jardin d'André, l'été réserve encore de belles floraisons...

Dans le jardin d'André, l'été réserve encore de belles floraisons...

Le retour au point de départ se manifeste par le murmure de la fontaine, située à droite de la maison. Une table de jardin entourée de fauteuils accueillants est le prétexte à une pause au cours de laquelle « le magicien des roses » débouche une bouteille de vin blanc, bien frais, à l’effigie d’une de ses créations… Une conversation à bâtons rompus s’engage : avec une spontanéité désarmante et une fraîcheur surprenante, André répond aux questions que je lui pose et que, pourtant, des centaines de visiteurs lui ont déjà probablement posées…

Et parce qu'en France, tout finit toujours par des rires -et des chansons- André débouche une bonne bouteille à l'étiquette "La belle alsacienne"...

Et parce qu'en France, tout finit toujours par des rires -et des chansons- André débouche une bonne bouteille à l'étiquette "La belle alsacienne"...

C’est ainsi qu’il me raconte son parcours atypique, depuis son enfance auprès d’un père agriculteur à Jouy-le-Moutier près de Pontoise, un petit village d’à peine 700 habitants à l’époque, où il donnait un coup de main pour désherber choux et pommes de terre  vendus aux Halles, la fin de l’école à 13 ans pour raison de guerre, ses études de jardinier par correspondance à l’Ecole de Versailles…  Après  18 mois de  service militaire en Tunisie, son emploi  au Service Paysage chez Vilmorin Andrieux ou il réalise jardinets et décorations de terrasses,  sa rencontre avec Marcel Robichon, grand nom de la rose, l’achat de sa pépinière à Pithiviers,  de sa maison  au 28  Faubourg d’Orléans où il  imagine son jardin personnel,  ses premiers pas de créateur de roses,  sa passion pour les roses anciennes, jusqu’au fameux jour de juin 1983 où  Georges Lévêque, journaliste au  magazine « Mon jardin, ma maison » fait paraître un article de 10 pages centrales dans lequel André exprime son amour pour les roses anciennes et bannit l’usage des traitements chimiques. Cet article a l’effet d’un raz de marée médiatique qui lui apporte contacts et commandes à foison… Mais André ne peut pas faire face aux demandes des professionnels paysagistes et en 1986, il créé avec Jacques Jourdan, Ingénieur horticole,  la SARL « Jourdan et Eve ». Pour la vente aux particuliers, le succès est tel qu’il lui faut se remettre en question… C’est Jérôme Paris, homme d’affaires brillant, qui va lui proposer de s’associer pour répondre à une demande sans cesse croissante, qui  dépasse les frontières nationales. « Les roses anciennes André Eve » vont naître alors et se développer… En 2000, André prend sa retraite et c’est Guy André qui va lui succéder dans l’entreprise devenue une filiale de Truffaut… Mais la retraite n’est pas toujours synonyme de repos : c’est ainsi que depuis, il promène ses connaissances de Fetes des plantes en salons du livre… et qu’il assure la promotion des vivaces à travers une Association Loi 1901, dont il est le Président (« Vivaces & Cie, www.vivaces-et-cie.org), entre autres activités…

Emerveillée, j’écoute le conteur qui me propose « d’aller faire un tour à l’Entreprise  pour voir la façon dont sont cultivés les rosiers… ». Un coup d’œil à la montre indique presque 19h… Comme le temps a passé vite ! Les portes seront fermées…Et si le système d’alarme se mettait en route ? A contre-cœur, André renonce à me faire visiter les serres, remettant cette expédition à plus tard… Je ne peux que l’approuver, souriant à l’image d’André et moi, coincés dans un hangar dans lequel retentirait une alarme assourdissante impossible à stopper…

Une dernière photo avec mon jardinier préféré et la promesse de sa visite dans mon propre jardin, et André nous raccompagne sur le trottoir, en empruntant le même tunnel obscur qu’à l’arrivée. C’est sûr, ce chemin secret, qui isole des bruits de  la rue et de la ville, c’est le sas improbable  qu’il faut traverser avant de pénétrer dans un autre espace : le monde irréel des roses et de leur  magicien !

André Eve et sa groupie, pas peu fière d'être au bras de son rosiériste préféré !

André Eve et sa groupie...

14 commentaires pour : … André Eve, le jardinier des roses, à Pithiviers…

  • AUFFRAY Bertrand

    Le « bouche à oreilles » fait bien les choses. En effet, poussé par la curiosité qui m’était inspirée, je m’instal-
    lais confortablement dans le site « Jardin de l’Echassière »
    pour imaginer la « rencontre avec André Eve, le jardinier des roses. Jusque là, fier de mon propre jardin, je dois
    revoir certaines banales conceptions, tant l’article que je viens de lire sur un homme peu ordinaire m’inspire des
    idées plus poétiques, presque irréelles.Une intense émotion
    m’envahit, sentiment nouveau par rapport à la banalité des visites seulement commerciales.Patience, humilité,harmonie se mêlent dans ma tête,à la folle envie de voir un jour
    ces merveilles si bien décrites.

  • J. et S.

    Passionnée de roses j’ai pris beaucoup de plaisir à lire cet article.
    Cette petite plongée dans l’univers d’André Eve fut pour moi un vrai moment de détente plein de fraicheur et d’enthousiasme.

  • chantal Gasca

    je n’ai moi meme qu’une terrasse (plus le jardin de ma fille qui n’a pas assez de temps pour s’en occuper autant qu’elle voudrait …. ) mais en lisant cet article je me suis vraiment imaginée dans ce jardin
    Bravo au jardinier et à la rédactrice

  • Petit homme vert

    Comme mon nom ne l’indique pas, je ne suis pas particulièrement amateur de jardin, pourtant je me suis laissé séduire par une amie qui m’avait conseillé votre site…
    Je suis particulièrement surpris par la richesse de ce dernier et le profane que je suis à pris du plaisir à lire vos articles et decouvrir vos photos…
    Félicitations à vous et bon courage…

  • Anne-Sophie Kostadinov

    Quelle belle rencontre ! Cet homme, que je ne connais que de réputation en semble tellement digne. Quant à vous, madame sa visiteuse, je tiens à vous féliciter pour l’alacrité de votre récit, qui rend si bien justice à l’amour de cet homme pour son petit coin d’Eden. Après votre lecture, je n’ai qu’une envie : faire un petit pélerinage vers Pithiviers à la période des roses. Merci.

  • Ce petit couloir sombre, ce passage d’un monde à un autre, c’est « Star gate », la porte d’un Eden dont le gardien et magicien – André – est un homme passionné, passionnant, très attachant et d’une grande simplicité.
    La première fois que j’ai eu le privilège de visiter son jardin privé, j’ai été autant séduit par le jardinier André que par son jardin duquel j’ai eu beaucoup de mal à partir, époustouflé, des souvenirs plein la tête.
    Quelle ne fut pas ma joie, l’année suivante, en 2008, d’être invité à me joindre à un groupe de « jardinautes » (communiquant sur le Forum Jardiweb) tous aussi passionnés les uns que les autres, venant d’Alsace, de Franche Comté, de Suisse même, pour visiter le jardin d’André et y pique-niquer tous ensemble ! Que du plaisir !
    Un plaisir renouvelé fin mai 2009 avec un nouveau groupe auquel j’ai pu me joindre pour visiter à nouveau le jardin d’André et celui de Moraille, mais aussi, le Jardin des Dentelles (45 Amilly), Le Grand Courtoiseau (45 Triguères), L’Arboretum des Grandes Bruyères (45 Ingrannes)……tous ça en 2 jours.

  • fallyou

    salut je suis jardinier au senegal dakar j aime ce metier et je gagne bien ma vie en fesen des ammenagement de plente interieur exterieur gazon etc je voudre des rencntre si possible merci j ai aprecier votre jardin

  • Belle histoire, bien racontée ! l’homme ne m’avait pas intimidée, mais du coup je suis impressionnée…
    Je ne savais pas que Georges Lévêque l’avait autant que çà poussé en avant, j’ai toujours sa carte de visite!

  • de la Celle Thèreèse

    Bonjour, j’ai apprécié cette visite d’une passionnée chez un passionné de jardin, c’est en cherchant Chantal Gasca une amie d’enfance que j’ai pu faire votre connaissance, car le 5 octobre 2009 c’est peut-être elle qui a laissé un gentil commentaire suite à sa double heureuse visite chez vous. Ce serait assez fabuleux de la retrouver ainsi par votre intermédiaire, car nous sommes toutes deux d’Antibes, mes parents étaient horticulteurs et je me lance dans un jardin potager avec passion. Merci de lui faire suivre ma demande car depuis des années je cherche à retrouver mon amie. La magie irréelle des roses et des jardinier-e-s fait des miracles!

  • admin

    Pour la petite histoire: la rencontre-surprise n’a pas eu lieu… Il s’agissait d’un homonyme, mais cela aura permis de Thérèse de faire la connaissance du Jardin de l’Echassière, à défaut de retrouver son amie d’enfance… 🙂

  • Schlegel Véronque

    Bonjour,

    J’ai vu votre article sur André Eve et son jardin. J’aimerais entrer en contact avec lui et peut-être avoir la chance de visiter son jardin privé. Pouvez-vous peut-être me donner ses coordonnées?
    Je vous en serais très reconnaissante.
    Très cordialement
    V. Schlegel

  • admin

    André Eve a un compte FB, vous le trouverez facilement sur internet et pourrez vous mettre en contact avec lui en lui envoyant un message. Son jardin privé à Pithiviers se visite sur RV uniquement.
    En revanche, le jardin qu’il a créé à Morailles, tout près de Pithiviers, est accessible au public aux heures d’ouverture des « Roses anciennes André Eve ». Il est fait dans le même esprit et est vraiment superbe.
    André est un homme délicieux, vous ne regretterez pas le détour !
    Bien cordialement.
    Merci de votre visite !
    Chantal

  • Pierrick Le Jardinier/ Journaliste honoraire

    André a quitté ses chères roses…

    R.I.P.

  • admin

    Sur la pointe des pieds, André nous a quittés… Sûre qu’au Paradis des roses, il distribue la même chaleur qu’ici bas. Garde-nous une place à tes côtés, André, tôt ou tard, nous te rejoindrons… Mais, en attendant, tard, nous l’espérons, nous allons faire ce que tu faisais si bien : profiter de la vie et du parfum de ses fleurs ! Ciao, l’ami, tu vas nous manquer…

Laisser une méssage

 

 

 

Vous pouvez utiliser ces balises HTML

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>