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Bonjour, Mr de la Quintinie !

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Au milieu du jardin, seul, un homme en tenue de travail, chausses, bas et souliers boueux écrit dans un petit carnet qu’il vient de tirer de sa poche…  Depuis quelques semaines déjà, le roi et sa cour sont à Versailles. Sa Majesté est arrivée de Paris dans un carrosse rouge tiré par six chevaux bais. Juste derrière suivait le carrosse de la reine, tiré par six chevaux blancs. Et puis encore derrière, une longue file de voitures terminée par un défilé sans fin de charrettes bourrées d’armoires, de lustres, de consoles et de bustes en marbre… Depuis, à toute heure du jour et même de la nuit, les galeries du palais sont envahies par un flot incessant de courtisans,  prétendants, marchands, ouvriers, prostituées… dont l’odeur des excréments a déjà imprègné  dorures et stucs pour se perdre du côté du potager… Impassible, l’homme ne sent rien… Toujours penché sur son petit carnet, il dessine…
Monsieur La Quintinie, Jardinier du roi...
Monsieur La Quintinie, Jardinier du roi…

 –          « Bonjour, Monsieur  la Quintinie ! Accepteriez-vous de me conter l’histoire de ce jardin extraordinaire ?  

–           Vous me voyez bien confus, Madame, je ne suis qu’un humble jardinier au service de Sa Majesté…  

PLAN DU JARDIN POTAGER DU ROY A VERSAILLES, entouré de vingt-neuf jardins clos...

PLAN DU JARDIN POTAGER DU ROY A VERSAILLES, entouré de vingt-neuf jardins clos...

–           Je vous en prie, Monsieur  la Quintinie, parlez… 

–           Eh bien, Madame,  puisque vous m’en priez…  Avocat dans ma jeunesse, j’ai assez rapidement délaissé cette carrière pour me consacrer à l’horticulture, ma seule vraie grande passion… J’ai d’abord servi Monsieur le Surintendant des Finances, Nicolas Fouquet, à Vaux-le-Vicomte, mais je ne l’évoquerai pas davantage, Sa Majesté ne le désire pas… Et puis, en 1678, Elle m’a confié la tâche  d’ « Intendant pour les soins des jardins fruitiers et potagers de Versailles ». On attend de moi la perfection…

Nicolas Fouquet, "découvreur" de talents...
Nicolas Fouquet, « découvreur » de talents, le créateur de Vaux-le-Vicomte, à Maincy…

–          Monsieur  la Quintinie, qu’y avait-il, ici, avant que vous ne fassiez naître ce potager unique au monde ?

–          Le défunt Roy, Louis XIII, père de notre Roy Louis le quatorzième, aimait beaucoup chasser  dans les forêts avoisinantes et avait fait construire une  modeste résidence, en forme de fer à cheval,  un « château de cartes » comme elle était alors nommée, aux murs de briques rouges et aux toits couverts d’ardoise… Sa Majesté, son fils, a décidé d’y apporter maintes modifications, construisant tout autour, sans jamais se décider à faire place nette…  C’est Monsieur Le Vau qui en est l’architecte, Monsieur Le Brun, le peintre, et Monsieur le Nôtre a été chargé de la réalisation des jardins… Je complète cette équipe, créée toute entière par Monsieur Fouquet… Mais, chut… Sa Majesté n’aime pas entendre le nom de son ministre disgracié au terme d’un long procès qui fît beaucoup de bruit en son temps…  A l’origine, le potager s’étendait sur un champ de trois hectares qui était largement suffisant pour subvenir aux besoins du vieux Roy à la chasse… Mais depuis que Sa Majesté et sa cour séjournent de plus en plus fréquemment à Versailles à partir du printemps, j’ai augmenté la surface originelle. J’ai fait ajouter de l’argile, de la silice et du calcaire pour bonifier la terre, autrefois marais puants et insalubres… J’ai fait creuser des canaux, ai ensemencé, fait dresser des serres et planté des arbres fruitiers… Depuis que j’ai pris ma charge, je ne cesse d’arpenter les allées bordées de buis et d’aromatiques en imaginant toujours de nouveaux remaniements, de nouveaux  aménagements, de nouvelles plantations…

Les travaux gigantesques de l'aménagement de l'Etang puant..."
Les travaux gigantesques de l’aménagement de « l’Etang puant… »
André Le Nôtre...

André Le Nôtre...

– Monsieur La Quintinie, que deviennent les produits que vous cultivez ?

Madame, la « Bouche à la cour » est un service colossal… Chaque jour, des centaines de personnes à nourrir… Cela suppose une quantité inimaginable de fruits et légumes en tous genres. Pensez donc : le Service à la française impose un grand nombre de plats qui se succèdent sur une table jamais complètement desservie, potages, rôtis (viandes, volailles et poissons grillés de votre époque…), légumes, salades, plats de fruits, compotes, etc… La totalité des mets, à l’exception des fruits et légumes, sont achetés sur les marchés. Les fruits et légumes proviennent tous du potager du Roy ou d’autres potagers royaux… Savez-vous que les plats non entamés et les restes encore présentables ou non,  sont distribués aux Gentilshommes de Sa Majesté qui les revendent aux petits boutiquiers qui en font commerce ?  C’est ainsi que la rue se dispute les os que les courtisans leur jettent…

 

Les cuisinEs royales : tout doit y être parfait...

Les cuisines royales : tout doit y être parfait...

 –          Cela doit représenter un travail gigantesque, j’imagine… D’autant que vous ne disposez pas des machines agricoles qu’utilisent nos paysans du XXIème siècle…

– Vous ne vous y trompez pas, Madame… Le travail est harassant, la culture d’abord, avec  une trentaine de jardiniers qui oeuvrent du matin au soir : un maître-garçon, deux premiers garçons, des livreurs, des ouvriers dont beaucoup sont journaliers,  des charretiers qui vont chercher le fumier… Et puis, tous les matins, des dizaines d’hommes sortent, vont, viennent, repartent, le dos chargé de hottes remplies d’oranges ou de pommes, les bras encombrés de claies ou de civières lourdes de raisins, de figues ou de poires… Choux, potirons… passent et repassent devant moi et j’examine les paniers un à un pour éliminer les pièces abimées que je destine aux faisanderies, aux écuries de Sa Majesté ou encore aux pauvres qui viennent au « public », un petit passage ménagé dans le mur du potager, pour les  prendre de la rue… Je suis heureux de savoir que mes légumes et mes fruits nourrissent autant de monde… Mais les mois ont passé, Madame, l’hiver n’est plus très loin et demain, la cour reprendra la route de Paris… Je resterai, solitaire dans mon potager déserté qui sollicite chacun de mes gestes, de mes regards, de mes pensées… Bientôt, je vais devoir allumer des feux de résine afin que leur fumée protège mes plantes fragiles, dresser des rideaux de toile, renouveler sans cesse les couches… Je serai attentif aux caprices d’une nature exigeante qui ne négocie pas… Et puis, je sèmerai mes oignons et mes carottes, je planterai de nouveaux rangs de pommiers, de pêchers et de poiriers pour qu’ils se fertilisent mutuellement… Et une fois encore, au printemps revenu, le jardin croulera sous les légumes et les fruits, mon présent à Sa Majesté et à sa cour…

La maison de La Quintinie, au Potager...
La maison de La Quintinie, juste à côté de la » Grille du Roy »……

–          Monsieur  la Quintinie, on dit que vous avez révolutionné la culture des légumes en inventant les primeurs… J’aimerais en savoir un peu plus…

– Pour que les légumes et les fruits arrivent à terme, il faut de la chaleur, beaucoup, mais pas trop… J’ai commencé par expérimenter des fumiers d’animaux différents, boeufs, vaches ou chevaux, pour des résultats différents, en fonction de la nature de la terre et des expositions… C’est ainsi que Sa Majesté peut manger des fraises un mois et demi avant le temps, des pois en avril, des figues en juin et de belles laitues pommées à Noël… Je suis passionné par toutes les nouveautés et ne cesse d’y réfléchir…    

 

Pour faire des miracles et transporter l'hiver en été, La Quintinie utilise couches et châssis...
Pour faire des miracles et transporter l’hiver en été, La Quintinie utilise couches et châssis…

          – Et l’eau, Monsieur La Quintinie, dans notre siècle si dispendieux en toute chose, on évoque souvent les difficultés que votre XVIIème siècle a dû surmonter dans ce Versailles mythique ?

–          Oui, Madame, l’eau manque cruellement ici… Les journaliers passent le plus clair de leur temps à courir aux réservoirs qu’abreuvent l’étang de Clagny et les eaux drainées des hauteurs de Montboron… Nous transportons tous les  précieux arrosoirs destinés à conserver la fraicheur des légumes et des fruits… J’ai toujours été préoccupé par le crucial point de l’irrigation que notre Roy espérait solutionner… Hélas, les différentes tentatives  imaginées  se sont presque toutes soldées par des échecs… Trop coûteux, trop compliqué… Il me faut donc me satisfaire des modestes moyens mis à ma disposition… Et ce problème de l’eau est sensible à tous les niveaux, Madame, pas seulement à celui du Potager… A la cour et dans Versailles, il règne une telle malpropreté qu’il a fallu  qu’une ordonnance interdise aux particuliers d’abandonner sur la voie publique animaux morts et ordures infectes qui, entraînés par la pluie dans la rigole centrale, se déversent dans les caves et gâtent tout ce qui y est entreposé… Que dire des fosses d’aisance ? Les vidangeurs doivent s’enivrer à l’eau de vie pour y descendre et il n’est  pas rare qu’ils y meurent, suffoqués par l’odeur pestilentielle… C’est que notre siècle, Madame, est seulement le précurseur du XVIII ème siècle, celui des lumières,  dont vous vantez tant l’esprit… Nos « cabinets des affaires »  ne sont en rien comparables aux vôtres…  Ici,  l’eau ne joue qu’un rôle très secondaire dans l’hygiène personnelle. On dit même que   « Le bain, hors l’usage de la médecine… serait dommageable aux hommes… ».  Sa Majesté a pourtant fait construire un « appartement des bains » mais il se murmure qu’il s’agit d’un véritable monument élevé à la gloire de sa sexualité, où Madame de Montespan peut donner toute sa mesure…  J’ai récemment entendu dire de Madame la Princesse de Condé qu’elle avait « un gousset fin qui se faisait suivre à la piste, même de loin »…  L’eau, Madame, ah ! L’eau… Vous ne connaissez plus son prix !

La fameuse "Machine de Marly" : elle hissait l'eau de la Seine au niveau de Versailles par le maoyen d'une énorme suite de pompes. Souvent en panne, ses preformances se réduisiernt à mesure... Très tôt, Louis XIV manifesta un goût très vif pour les fontaines qui participaient à sa gloire. Mais l'eau maquait de façon drastique à Versailles...

La fameuse "Machine de Marly" : elle hisse l'eau de la Seine au niveau de Versailles au moyen d'une énorme suite de pompes. Souvent en panne, ses performances se réduisent à mesure... Très tôt, Louis XIV a manifesté un goût vif pour les fontaines qui participent à sa gloire. Mais l'eau manque de façon dramatique à Versailles...

-Monsieur La Quintinie, accepteriez-vous de lever le voile au sujet des goûts du Roy pour vos fruits et légumes ?

 –  Sa Majesté est très friande de pois, d’asperges et de fraises… Elle raffole littéralement des figues : « Grosse violette », « Grosse blanche », « Angélique »…  Mais son médecin personnel, Monsieur Fagon, affirme que les fraises et les pois lui dérangent l’estomac… Sa Majesté adore venir se promener dans mon potager. Elle descend du château par les « Cent marches » qui bordent le parterre de l’orangerie et arrive par la « Grille du Roy »… Elle remonte ensuite l’allée bordée de seize poiriers « Robine » et découvre de la terrasse le Grand Carré où s’affairent en permanence un grand nombre de garçons jardiniers. Férue de jardinage, Sa Majesté a souhaité que je lui enseigne l’art de la taille… Mais pardonnez-moi, Madame, je m’égare…

 

Les outils de taille utilisés par La Quintinie

Les outils de taille utilisés par La Quintinie...

Les petits tunnels qui permettent qux garçons jardiniers de se cacher à la vue du Roy dès que celui-ci apparaît...

Les petits tunnels qui permettent aux garçons jardiniers de se cacher à la vue du Roy dès que celui-ci apparaît...

La "Grille du Roy"...

La "Grille du Roy"...

 – Etes vous de la cour Monsieur La Quintinie ? 

 –          Hélas, non, Madame… Sa Majesté le souhaite pourtant… Mais je ne suis pas à ma place parmi ces courtisans emperruqués… Je ne m’y sens pas à mon aise, déguisé dans un habit qui ne me sied pas… J’y perds ma liberté et m’effraye de voir autant d’hommes asservis et muselés autour d’un seul, fut-il notre Roy… A la cour, je ne cesse de penser à mon jardin : il gèle, mes hommes n’ont-ils pas oublié de  recouvrir les végétaux fragiles avec les épaisses toiles de chanvre réservées à cet effet dans la remise ? Ont-ils bien réparé les vitres brisées de la grande serre ? Je suis un homme simple, Madame, qui ne se plait que dans son jardin, loin du bruit et de la foule…
   

Le roi LOUIS XIV...

Le roi LOUIS XIV...

–          Les échos des grandes affaires qui retentissent dans votre siècle ne vous empêchent-elles pas de travailler ? Et la misère du peuple qui souffre de la guerre et de la famine, parvient-elle jusqu’ici ?

–          Madame, les victoires du Grand Condé, la mort de Turenne, l’arrestation de la Brinvilliers… Tout cela ne me touche guère… A Versailles, les hommes ont toujours faim de fruits et de légumes… Moi, je ne suis attentif qu’aux plantes qui réclament mes soins… Et Sa Majesté est tellement heureuse de faire visiter mon potager à la cour qui se presse dans les allées… Du moment qu’elle ne piétine pas mes plants, j’accepte sa présence, je dois même dire que je commence à goûter que mon jardin soit apprécié de la sorte… Je change avec l’âge, Madame,  je m’accomode…  Par contre,  je souffre avec le peuple… Il y a de plus en plus de blessés et de morts sur le chantier du palais, ou du côté de Marly, et les survivants arrivent en hordes qu’il faut maîtriser. Les hôpitaux de campagne sont des lieux épouvantables… Versailles est devenu un terrifiant champ de bataille… ».

L'immense chantier de Versailles où les morts ne se comptent plus...

L'immense chantier de Versailles où les morts ne se comptent plus...

 

Un merveilleux lieu de promenade pour le Roy et sa cour...

... En même temps, un merveilleux lieu de promenade pour le Roy et sa cour...

 Mais le temps a passé… Accrochée aux paroles du vieux jardinier, je n’ai pas vu le jour tomber… D’un mouvement lent, La Quintinie passe machinalement sa manche sur ses lèvres.  Il  lève la tête vers le ciel… « Il va faire froid, cette nuit, Madame, il faut que j’aille couvrir mes plants… ».  D’un pas énergique qui contraste avec la lenteur de ses gestes, il s’éloigne dans la brume, entre les rangs de légumes et les espaliers bien taillés de son Potager extraordinaire…

 Juste à côté, un groupe de touristes écoute attentivement les explications d’un étudiant de l’Ecole Nationale supérieure du paysage : « Monsieur  la Quintinie, jardinier du roi… »…

 

Cette interwiew totalement imaginaire repose  sur une étude bibliographique respectueuse de la réalité. Tous droits d’utilisations ou de reproductions sont interdits (Professionnels de l’édition intéressés, me contacter pour obtenir l’intégralité du texte, ici escamoté).

Sources bibliographiques :

– « Louis XIII », Jean-Christian Petitfils , Editions France loisirs,

– « Fouquet », Jean-Christian Petitfils, Editions France loisirs,

– « Le règne de Louis XIV », Olivier Chaline, Editions Flammarion,

– « Louis XIV le roi soleil » et  « L’hiver du grand roi », Max Gallo, Xo Editions,

« Derrière la façade, Vivre au Château de Versailles au XVIIIè siècle », William Ritchey Newton, Editions Perrin,

« Monsieur le jardinier », Frédéric Richaud, Editions Grasset,

– « Le potager du roi », Stéphanie de Courtois, Editions Acte sud

-« Instruction pour les jardins fruitiers et potagers avec un Traité de la culture des orangers, suivis de quelques réflexions sur l’agriculture », J. B. de la Quintinie, Editions Acte sud, ENSP, Thesaurus

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4 commentaires pour : Bonjour Mr de la Quintinie !

  • ABEL Virginie

    C’est très original et passionnant !
    Merci Chantal !

  • bel interviw! tu me présenteras? j’ai un très beau livre sur le potager du Roy, je vais le ressortir…

  • Si tu veux Catherine… Mais il faut créer les conditions car c’est un homme particulièrement insaisissable… La route est longue pour aller jusqu’à lui…

  • Bonjour,

    Je suis actuellement en cours d’écriture d’un guide sur le parfum et la gastronomie à Versailles aux XVIIe et XVIIIe siècle. Dans mon paragraphe concernant le potager du roi, j’aurais souhaité pouvoir vous citer,notamment les passages concernant le travail gigantesque, l’invention des primeurs et les difficultés liées à l’eau. Il ne s’agirait que de courtes citations où votre nom serait bien sûr mentionné dans les notes, ainsi que dans les crédits. Si cela vous intéresse, je vous invite à me recontacter par mail. Bien à vous,

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