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FESTIVAL DES JARDINS DE CHAUMONT/LOIRE, CRU 2012 : Jardins des délices, jardins des délires...

« Haut lieu d’harmonie et de fertilité, symboliquement lié à l’Eden et aux paysages idylliques de l’Arcadie, le jardin est traditionnellement le lieu du bonheur, de l’euphorie, de la félicité, de l’épanouissement de tous les sens ». Chantal Colleu-Dumond, Directrice du Domaine et du Festival International des Jardins

Cette année, le Festival des Jardins donne la vedette aux jardins des délices et à ceux des délires. On pourrait s’amuser à chercher toutes les sortes de jardins qui existent : Jardins d’enfants, jardins secrets, jardins perdus… mais je ne sais pas s’ils livreraient les mêmes confidences que celles suscitées par ces deux mots qui débrident l’imaginaire ? 

Le choix du délice associé à celui du délire me semble excellent car il fouille très profondément dans l’esprit des créateurs  pour laisser apparaître des préoccupations à la fois intimes et  très humaines. C’est la réflexion que je me suis faite  rapidement, après la visite des premiers jardins… En effet, il m’est vite apparu qu’un grand nombre d’auteurs associent les délices à une idée générale de maternité et de plaisir lié à la femme, teinté d’un certain  narcissisme symbolisé par la présence de nombreux miroirs disposés de façon réfléchie ou anachronique, et les délires à la gastronomie. Une gastronomie torride qui fait la part belle à toutes les extravagances culinaires. Cela m’a semblé une évidence à travers la forme de nombreux jardins : ronds, enveloppants et protecteurs comme un ventre de femme gravide  et ceux qui sont truffés de références à la cuisine.

Serions-nous donc autant préoccupés par la sexualité (et tout ce qu’elle sous-tend en termes de plaisirs des sens et de maternité),  par nous-mêmes, et par la « bonne bouffe », que cela transparaisse à ce point dans l’art d’organiser un jardin ? En tout cas, ce Festival des jardins 2012 offre un univers personnel  intéressant, novateur, rempli de bonnes idées à piquer ici et là, pour réinvestir à un niveau plus ou moins important, du jardin de particulier au grand parc urbain…

Je vous livre, comme je l’ai ressenti, mon classement qui prend en compte le thème retenu. Certains jardins m’ont enthousiasmée, d’autres m’ont carrément déplu, pour des raisons que je tenterai d’expliciter. Mais, bien évidemment, l’appréciation de l’art est très subjective et peut-être aurez-vous adoré ce que je jette carrément aux orties ? Et heureusement, d’ailleurs ! Comment parviendrions-nous à vivre en harmonie si nous aimions tous les mêmes choses ? Cela a au moins le mérite de laisser sa chance à tout le monde !

Voici donc mon TOP TEN, avec  les bonnes idées que je retiens. Tout à la fin, ma lanterne rouge et ce que j’ai le moins aimé… Et vous, qu’en pensez-vous ?

N° 1 : THE BEST !!! « FRUIT DE L’IMAGINATION », un jardin conçu et réalisé par l’ECOLE NATIONALE d’HORTICULTURE d’ANGERS

Bien qu’une vingtaine de  personnes aient participé à la conception de ce jardin, l’osmose qui a dû exister entre tous est perceptible, tant le résultat final semble la production d’un seul esprit. Cohérent, progressif, serein, on s’y sent bien, d’emblée.  On pénètre  dans le jardin par une avant-cour qui m’a fait penser aux entrées des villas romaines, du temps de Pompéi, avec atrium et péristyle. Les concepteurs avaient une idée bien précise de passages successifs de la terre vers le divin. Je dois avouer que je n’ai pas tout compris, mais peu importe si je ne suis pas allée où j’aurais dû aboutir, en théorie. Mon cheminement a été différent, mais tout aussi agréable. Impressions de fraicheur avec une abondance de fleurs blanches et de feuillages argentés bien choisis, de douceur avec des végétaux veloutés qui donnent envie de toucher, d’enveloppements protecteurs au sein de formes rondes et pleines dans lesquelles on voudrait s’enrouler… Des miroirs habilement disposés permettent au visiteur de devenir le héros d’une histoire qu’il n’a aucun mal à imaginer… même si ce n’est pas celle prévue au départ ! Un très beau jardin que je suis revenue voir plusieurs fois avant de quitter Chaumont !

Un « sas » symbolique qui conduit de la terre à l’Olympe…

Un chemin pavé de bonnes intentions… ou  de galets ? Ici, c’est la même chose ! En route pour le paradis ! Les végétaux blancs et argents produisent une impression de fraicheur très agréable au coeur du mois d’août.

Une main blanche refermée sur elle-même laisse échapper les végétaux qu’elle ne peut contenir… Mais, nous, on est là, juste à côté, et on prend ! Impression d’abondance et de générosité. Impression liée au temps qui passe aussi, et à l’impossibilité de retenir le sable entre ses doigts…

Une tête de gentil gnome semble vouloir nous avaler, à moins que ce ne soit nous qui nous engouffrions volontairement dans cette entrée hospitalière ?

« Le jardin dont vous êtes le héros… ». Mais ici, rien de narcissique qui évoquerait une prise de pouvoir sur qui ou quoi que ce soit. Non, simplement, la possibilité de s’intégrer à l’histoire et de participer à l’aventure ! Go !

LA BONNE IDEE : des bandes en toile de jute qui se croisent pour former un ciel tout à fait intéressant… J’aime.

N° 2 : « EMERAUDE » par Faïçal OUDOR et Hugues JOINAU, architectes et Quentin GEFFROY, paysagiste

Une idée accrocheuse qui éveille la curiosité… On a envie d’entrer à l’intérieur d’une masse ronde fabriquée avec de la terre et d’aller y voir de plus près. Sûr, il y a quelque chose à l’intérieur… Oui, mais quoi ? Une espèce de noix bien fermée qui garde tout son mystère, puisqu’on ne pourra pas  y pénétrer… Mais cela vaut sans doute mieux, car qu’y trouverions-nous  ? Certainement rien de comparable à nos fantasmes… « Une noix, une noix, qu’y a-t-il à l’intérieur d »une noix, mais qu’est-ce qu’on y voit, quand elle est fermée ? » lalala…

Une porte fabriquée avec des planches brutes s’ouvre sur un énorme tertre de terre lisse. Tout en haut, des plantes qui ruissellent… Apparemment, c’est là-haut que ça se passe… Un chemin contourne cette petite colline qui ne peut que renfermer des merveilles, tant elle est suggestive… On tourne tout autour, on cherche… Forcément, il y a une porte ! On veut entrer, on veut voir… Mais où se cache donc l’entrée ? Dépités, force nous est d’admettre que le secret restera entier… Mais n’est-ce pas la frustration qui  permet de grandir ?

N° 3 « LECHE-VITRINE » par Nicolas EPAILLARD et Benjamin JARDEL, architectes, et YoHimBé et Julien MASSE, paysagistes

Un jardin rouge comme la passion et le désir, et inaccessible, comme ces belles femmes qu’on voit dans les magazines et qu’on ne peut qu’admirer avec les yeux… Une nasse métallique trouée de cercles permet de voir de qui se passe à l’extérieur… Regardez sans toucher »…

Un cadre qui met à distance, ou un ascenseur à qui il ne manque que la poulie qui permettrait d’atteindre le 7è ciel ? A moins que ce ne soit une sorte de cage à requins protectrice qui empêche de se brûler aux feux d’un désir un peu trop hot !

Dans la cage… Frustration, comme celle que connurent Adam et Eve avant que la vilaine fille ne tente son compagnon et lui fasse mordre dans la pomme de l’arbre de la connaissance… Restons à distance, alors, c’est plus sage, sous peine d’être chassés du Paradis ! Quoique… Rien n’est meilleur que le fruit défendu, et le reste, on s’en fout !!!

Ca va pas être simple, mais… Si on se faufilait par la brèche ouverte dans les mailles et qu’on allait prendre ce beau jardin à bras le corps ? Se rouler dans la luxure en sachant que c’est interdit… Hum, quel délice…

N° 4 : « LOCUS GENII » par Cristina MAZZUCCHELLI, paysagiste concepteur, Alice STRADA et Alessandro MUZZI, agronomes et paysagistes, Alberto CALLARI, photodesigner, Eugenia GARAVAGLIA, artiste et illustrateur, Sandro DEGNI, jardinier

Un jardin extraordinaire, directement inspiré du Conte des mille et une nuits « Aladin ». Plein de bonnes idées, une ambiance magique, des surprises à chaque pas… Un superbe jardin qui cumule  délices et  délires… Bravo !

Une entrée délicate, comme un moucharabié oriental… Mais que se passe-t-il derrière ?

LA BONNE IDEE : Un chemin fait de tessons de carrelage… Un bon exemple de ré-emploi de matériaux abandonnés, pour un superbe résultat, très évocateur de riads frais et parfumés.

Au terme d’un chemin en lacet, davantage guide que chemin, d’ailleurs, comme un fil d’Ariane, on arrive à un petit salon qui donne envie de se poser un moment, pour admirer tout ce qui brille alentour… Bijoux dans les arbres, détails des lampes merveilleuses qui sont multipliées au point de faire perdre la tête…

Ambiance orientale délirante assurée… J’aime !!!  On a le droit d’emporter une lampe merveilleuse à la maison ? Pour faire perdurer le charme, M’sieur, svousplait…

N° 5 : « PARADIS TERRESTRE » par Rita HIGGINS et Peter LITTLE

Balade au pays de « Mag Mell », une île imaginaire située à l’Ouest de l’Irlande. Inspiré d’un univers irréaliste, qui va de Bosch au Douanier Rousseau, Bienvenue au  paradis terrestre !

Un chemin bordé de fragments de paradis, tels ces fruits-lampadaires suspendus, ou ces fontaines extraordinaires, vous conduit au centre du jardin où un nid douillet vous attend… Et on se surprend à rêver de s’y installer, comme dans un cocon confortable. A moins que ce ne soit un retour vers le passé pour réintégrer l’utérus maternel…

Comme on doit être bien dans cette douce niche … J’y aurais vu quelques plumes, pour augmenter le confort de la mousse… Cui,cui,cui…

N° 6 « CORDON BLEU » par  Béatrice SAUREL artiste paysagiste, avec la collaboration de Soasig DEFAULT et Michel RACINE et le concours de Arnaud DAVID, Rodolphe GROSLEZIAT, Laurence GARFIELD, Louise ALKWRIGHT, Philippe CARRAUD et Jean-Paul LAVOINE et la participation de personnalités du jardin, membres du jury

Cette année, le jury a fait une exception à la règle : il a participé à l’élaboration d’un des jardins en lice… La gourmandise n’est donc pas toujours un vilain défaut ! Un hymne à la cuisine, la bonne, celle qu’on déguste en fermant les yeux et en écoutant Bach… Juste le plaisir béat des papilles…

Une assiette taille XXXL… Des objets culinaires suspendus dans l’air, des mobiles de cuisinier, quoi ! On va se régaler… A TABLE !!!

N° 7 « D’UN MONDE A L’AUTRE » par YEWO LANDSCAPES, Dominik SCHEUCH et Edina MASSANY, architectes paysagistes

Le contraste entre deux jardins : le premier, sombre et inquiétant, le second, lumineux et paisible.

LA BONNE IDEE : dissimuler les pieux de soutien du toit végétalisé par des cageots. Ca produit une impression de naturel, de spontané,  de pas calculé… Un esprit récup’ très sympa !

N° 8 « LE POTAGER » par Etienne BERTRAND, architecte paysagiste et urbaniste, Amélie FONTANA scénographe et décoratrice végétale, Mathilde MONTASTIER, concepteur du paysage, Vincent ZORZI, Christophe BOUTAVANT, Mathieu JACOBS, designers vegetal, Erwan SIMON, Quentin METAYER, Eric GATEBOIS et Marie-France MOUILLARD

Un jardin trompe-l’oeil surprenant. Ce qu’on croit n’est pas et ce qui existe n’apparait qu’au moment du départ… Il ne faut être sûrs de rien ! Des bonnes idées à la pelle ! L’esprit récup’ en effervescence… J’aime !!!

Ne jetez plus vos couvercles de pots de confitures ! Voyez le superbe pavement qu’on peut créer avec ces simples coupelles en fer blanc. Et en plus, ça renvoit à des moments de gourmandise bien agréables… Bluffant !!!

Idem avec les culots de bouteilles… Fallait juste y penser !

Gros plan… Excellent !

 N° 9 « EN VERT » par Patrice GOBERT, architecte, Marie-Christine LORIERS et Pascal MONTEL, artistes, Béatrice TOLLU, designer, Thierry DALCANT, paysagiste et Olivier THOMAS, ingénieur

… Ou l’on découvre que le monde marche sur la tête ! On est en plein délire…

Basculement délirant qui met notre équilibre en péril… Une idée originale !

N° 10 « LE JARDIN DES DELIRES DELICIEUX » par Guillaume VIGAN, paysagiste, et Alexandre GRANGER, architecte et urbaniste

On a souvent dit que tout commence et finit dans un lit : on nait dans un lit et on y meurt… Mais, entre-temps, que ne fait-on pas au lit ? Un jardin des sens, des plaisirs et de la volupté qui trouve toute sa symbolique dans le grand lit à badalquins posé au milieu de la végétation. L’intimité de la chambre transposée au jardin… Drôle et inattendu !

A vos marques, prêts ? Partez !

 MA LANTERNE ROUGE : LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE par Sim FLEMONS et John WARLAND, paysagistes

Quel beau château !

Un seul commentaire : Mais où est donc passé le jardin ???  Un trip inintéressant sur les nains de jardins.

Rien à retenir…  Ah, si, une chose : la superbe vue que l’on a en fond de parcelle -le magnifique château de Chaumont !

Pour conclure ce tour des jardins de Chaumont/Loire, je dirais que si les créateurs ont été, dans leur ensemble, inventifs et curieux, j’ai moins aimé ce qui semble devenir très banal : le sas d’entrée dans le jardin, symbolique de toutes sortes de messages… Que ce sas soit représenté par des colonnes en ardoise qui masquent l’entrée, ou un tunnel noir, ou tout autre obstacle qui gêne l’accession, il devient trop commun pour signifier quelque chose… La symbolique finit par tuer la symbolique quand elle est excessive ! Par ailleurs, si on considère que le jardin est un espace naturel, les ornements ou autres décors en plastique sont souvent mal venus… Alors, de grâce, pas d’orange brillante (Orange mécanique) ou de décors tellement présents qu’on en oublie le jardin (Le calendrier des 7 lunes).

Si j’ai bien compris,   la vedette du festival, c’est bien lui ???

Un grand merci aux organisateurs de ce festival qui nous offent chaque année de quoi rêver pendant les longs mois d’hiver, en attendant…  le festival prochain !

 

 

 

 

 

6 commentaires pour : FESTIVAL DES JARDINS DE CHAUMONT/LOIRE, CRU 2012 : Jardin des délices, jardins des délires…

  • Bonjour Chantal,
    Analyse et choix très pertinents comme d’habitude chez toi – j’ai pratiquement fait le même top 10 que toi – j’ai pas aimé « d’un monde à l’autre », « délire des sens », « orange mécanique » ni « calendrier des 7 lunes » pour ne citer qu’eux. Mes préférés sont « Fruit de l’imagination » et « En vert ». Une mention spéciale au « potager » qui nous fait découvrir par des jeux de perspectives, de formes et de matériaux, la « reproduction » d’un tableau de Giuseppe Arcimboldo notamment « Le potager ».
    Avec toute mon amitié

    PL.

  • admin

    Hi Patrick ! C’est vrai, nos jugements se recoupent… Bien que ce Festival soit au jardin ce que les défilés de grands créateurs sont au prêt-à-porter (comme on l’a dit l’année dernière…), je pense de plus en plus qu’ils donnent une perspective à l’avenir jardinier bien obligé de ne pas s’enliser devant toutes ces innovations. Qui a dit que le jardinage était une activité de vieux bonhomme solitaire, démodé et raccorni ??? hihihi…

  • Pick Nick

    De tous ces « jardins » qui ressemblent plus à des décharges ou des vides greniers,

    je ne retiendrai que  » Paradis terrestre « …

    Pour vivre heureux vivons cachés…et couchés !

  • admin

    Il est vrai que certaines réalisations sont vraiment tirées par les cheveux et qu’on finit pas se demander qui est la vedette de l’histoire… Je pense qu’il ne faut jamais perdre de vue, dans un tel festival où la tentation est grande de faire dans « l’original à tout prix », que le jardin doit toujours être au centre du projet. Lorsque l’accessoire devient prioritaire par rapport au végétal, à mon sens, la cible est manquée, même si la surprise est là…

  • Pierrick le biojardinier

    De retour de Chaumont, sous la pluie, j’ai pu apprecier les jardins sans la foule.

    Prix citron: les nains de jardin

    Prix orange : jardin fun shui

  • Pierrick le biojardinier

    Mes preferes restent…le potager pedagogique dorloté par Celine !

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