Rubriques

... Georges Truffaut, un Grand Monsieur trop méconnu !

 Immobile sous les colonnes du palais d’Orsay, j’observe de loin un homme qui semble très heureux… Une fête va se tenir ici : des tables ont été dressées, bien alignées en rectangles et la salle est remplie d’œillets, de roses et de chrysanthèmes, aux formes et aux couleurs parfaites… Tout à coup, un huissier apparait dans l’encadrement de la porte monumentale et annonce «Monsieur le Sénateur Henry-Haye, Maire de Versailles, est servi ! … ». Aussitôt, les convives s’installent. C’est l’homme que j’ai remarqué à mon entrée qui va présider le banquet… Son épouse prend place à ses côtés. Tout près d’elle, une magnifique gerbe de roses rouges offertes par les organisateurs… Le vieux couple échange un regard qui exprime toute sa complicité. Je m’approche et des yeux,  cherche une place… Il n’en reste plus guère… Peu de femmes dans l’assistance, mais chacune est  fleurie d’une orchidée… Les places sont toutes prises, déjà…  Surprenant mon regard,   le héros de la fête me  désigne une place encore libre et me fait galamment signe de m’asseoir à côté de  lui.

TRUFFAUT 1ERE PAGE COMMENT SOIGNE JARDIN

Caricature de Georges Truffaut qui présente son livre « Comment on soigne son jardin ». Le dessin est très ressemblant !

–          Cher Monsieur, je suis une de vos plus fidèles lectrices… Je me passionne depuis le début pour votre revue « Jardinage », qui fut la première des publications jardinières à voir le jour, et pour votre itinéraire atypique…  Accepteriez-vous  de répondre à quelques questions pour satisfaire à ma curiosité ?

–          Mais pourquoi pas, Chère Madame…  Que vous plairait-il d’apprendre?

TRUFFAUT COUVCOMMENT SOIGNE JARDIN

Un livre précieux, passé dans des dizaines de mains, peut-être, avant d’arriver dans les miennes… Exhumé de vieilles malles, au fond d’un grenier, il attendait son heure pour retrouver la gloire. C’est avec émotion que j’ai découvert dans un vide-grenier ce vestige d’une autre époque…

–          A la lumière du XXIème siècle, vous êtes un incroyable novateur… Et pourtant, en 2014, votre nom n’évoque plus que les fameuses jardineries dont  vous êtes le fondateur. Le reste a basculé dans l’oubli. Quel dommage ! Un parcours si intéressant mérite qu’on s’y arrête un moment et qu’on le rappelle à la mémoire de mes contemporains. J’aimerais savoir ce qui, dans votre itinéraire personnel, vous a donné une si grande clairvoyance…  Votre naissance, vos rencontres, vos découvertes, vos choix… Tout ! 

TRUFFAUT PUB SUPERBIOGINE

Dans ses revues ou dans ses livres, Georges Truffaut n’hésitait pas à faire de la publicité pour les produits chimiques -pesticides et insecticides- qu’il mettait au point. Au début du XXème siècle, on n’avait encore pas d’états d’âme écologiques…

–          Je suis né en 1872 dans une famille d’horticulteurs, Madame. Mon arrière grand-père, Charles, fut le premier fondateur des Etablissements d’horticulture à Versailles, en 1824. Nous appartenons vraisemblablement, en tout cas, j’ai plaisir à le dire,  à l’une de ces familles qui ont habité la région comprise entre Pontoise et Magny-en-Vexin. Nos poils roux attestent bien de notre origine gauloise ! Dès le XVIème siècle, on trouve trace des « Trouffot », cultivateurs de « trouffes », ou pommes de terre… Le premier Truffaut fut d’abord horticulteur et maraîcher primeuriste… Les voitures à moteur n’existaient pas encore et disposer hors saison de légumes rares et de fruits frais étaient un grand luxe… Mon aïeul a imité Jean Baptiste la Quintinie, fameux jardinier du Roi Louis XIV, et est parvenu à produire sur couches chaudes des fraises forcées, des melons, des ananas… Il s’est aussi intéressé aux fleurs, aux reines marguerites, pour être plus précis… Elles l’ont rendu populaire dans le monde entier ! Et puis, mon grand-père, à son tour a repris l’Etablissement familial…  Plus instruit que son père, il était aussi bon botaniste et s’intéressait à toutes les plantes nouvellement introduites, en particulier les bulbeuses. Il a beaucoup travaillé à améliorer les glaïeuls et les amaryllis et a d’ailleurs obtenu la médaille d’or à l’Exposition universelle de 1855 !   Enfin, mon père a pris la suite… Il a abandonné la culture des plantes bulbeuses  à l’exception de celles des cyclamens et des amaryllis et a modifié les anciennes méthodes de culture, préférant les serres à la pleine terre. Son goût le portait plutôt vers la floriculture et la multiplication des plantes en très grand nombre. Seules quelques serres étaient chauffées et il fallait entretenir les feux toutes les demi-heures… Il a aussitôt modernisé toutes les installations et a tenté d’industrialiser l’horticulture… J’aurais pu travailler avec lui et poursuivre l’œuvre familiale en l’améliorant encore davantage, mais après une brève collaboration, j’ai préféré mettre à profit mes études de botanique, physiologie végétale et  chimie, et  fonder une usine d’engrais et de produits chimiques applicables à l’horticulture. Je sentais que j’avais l’intuition du chercheur… Un peu à contre-coeur, j’ai délaissé la branche horticole, chère à mes ancêtres, pour m’orienter  vers les applications de la chimie agricole…

–          … Mais ce changement de direction vous a permis de rencontrer Marie Curie, Monsieur Truffaut… Dans quelles circonstances ?

TRUFFAUT MARIE CURIE PHOTO

Marie Curie (1867-1934) est la seule femme doublement récompensée par un Prix NOBEL. Précurseur dans bien des domaines, elle a découvert le radium et le polonium avec son mari Pierre Curie. Première femme professeure de physique à la Faculté des sciences, son exposition répétée aux rayonnements radioactifs ont fini par avoir raison de sa santé. Elle a laissé à la France l’une des découvertes les plus importantes du XXème siècle.

 

Plaque_Marie_Curie 36 quai de Bethune paris 4e

Marie Curie a longtemps vécu à Paris, dans le 4ème arrondissement, au 36, quai de Béthune… On peut encore voir cette plaque sur le mur…

TRUFFAUT MARIE ET PIERRE CURIE LABO

Pierre et Marie Curie au travail, dans leur laboratoire…

–          A la veille de la Grande Guerre, j’ai commencé à m’intéresser à une nouvelle propriété  de la matière, la radioactivité … Marie Curie venait de démontrer qu’un   seul gramme de radium produisait autant de chaleur que la combustion d’une demi-  tonne de charbon. J’ai immédiatement imaginé le bénéfice que pourrait tirer la terre d’une telle propriété… En arrosant avec de l’eau faiblement radio-active  des graines mises en germination, je me suis aperçu qu’elles poussaient plus vite… Mais j’ai rapidement déchanté : le coût exorbitant du bromure de radium et la grande difficulté à manipuler cette matière sans se brûler m’ont fait interrompre ces travaux… Par ailleurs, le résultat était parfois à l’inverse du but recherché et l’excès de nourriture radio-active était néfaste à la plante… Madame Curie avait entendu parler de mes recherches et accepta de me rencontrer… Quel honneur pour moi qui lui vouais une admiration sans borne ! Malgré son veuvage, dix ans plus tôt, elle poursuivait ses expériences dans un bureau austère. Après quelques mots un peu distants, elle a compris que j’étais un vrai scientifique et m’a donné son avis sur la question : la radio-activité est un excellent conducteur en espace clos et elle favorise l’assimilation de l’azote et l’oxydation des matières organiques…

–          Hélas, Monsieur Truffaut, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts en 150 ans, et l’utilisation de la radio-activité à d’autres fins que celles uniquement pacifistes de Madame Curie vous ferait certainement  changer d’avis aujourd’hui… J’ai entendu dire que vous avez été fort utile à nos poilus pendant la guerre… En cette année de la célébration du centenaire de la Grande guerre, j’aurais plaisir à présenter vos engagements en faveur des soldats.

TRUFFAUT INTRO  LE JARDIN FAMILLE PETAIN

En 14-18, le Général Pétain ré-affirme l’importance de la terre et le Président du Secours National fait la promotion des jardins familiaux qui favorisent le contact avec la nature en aidant à pallier les difficultés de ravitaillement et les restrictions alimentaires de l’après-guerre… Un siècle plus tard, les jardins familiaux sont encore plébiscités pour à peu près les mêmes raisons… Notre époque de gâchis et d’abondance côtoie aussi celle de l’isolement et de la pauvreté…

TRUFFAUT CARICATURE KAISER AMI GUERRE FAMINE

La mort et le Kaiser ne font qu’un : tous les deux amis de la guerre et de la famine… Un siècle plus tard, l’Allemagne et la France marchent main dans la main… Qui l’eut cru en 1914 ?

TRUFFAUT LES POILUS

Une guerre de tranchées monstrueuse qui a fait des milliers de victimes venues combattre des quatre coins du monde…

–          En 1919, la terre de France n’était plus qu’une gigantesque plaie béante… L’odeur de la mort régnait partout… Lors de leur retraite, en 1917, les allemands en pleine débâcle avaient détruit tous les vergers ne laissant derrière eux qu’un paysage de désolation. Nos soldats manquaient de tout et particulièrement de fruits et légumes frais. C’est grâce à des amis horticulteurs, hélas morts au combat par la suite, que l’idée d’une production de fruits et légumes m’est venue… Mais cela n’a pas été facile à mettre en place… J’ai demandé audience aux sénateurs qui ont accepté de me recevoir et ai fini par les convaincre que nous pourrions copier les anglais et la Royal Horticulture Society de Londres en cultivant, nous aussi, des légumes frais… Pourquoi la Société d’Horticulture française ne se lançait-elle pas dans la bataille ? Si tous, horticulteurs et jardiniers amateurs, unissaient leurs efforts, nous pouvions réussir… Sur l’exemple anglais, je me suis substitué à la Société d’Horticulture française et ai réorganisé les potagers. Entouré de collaborateurs de qualité, j’ai recruté des professionnels qui ont pris la Direction des jardins de cantonnement… J’ai transformé l’orangerie de Versailles en Quartier Général agricole… 100 000 tonnes de légumes frais ont ainsi été envoyés aux poilus sans que cela aie coûté un sou au pays…

TRUFFAUT COUV JARDIN FAMILLE

En cette période de l’après-guerre, des ouvrages de vulgarisation jardinière paraissent pour aider les français à retrouver le chemin des champs et du jardin et cultiver mieux et plus…

TRUFFAUT AFFICHE SEMEZ DES POMMES DE TERRE

Les affiches sur le thème de l’encouragement à la culture de légumes pour nourrir les poilus étaient fréquentes. Sur celle-ci, conservée pieusement, on peut voir une femme et un vieillard tournés vers les champs et les soldats. C’était sur eux que reposait toute la charge du pays pendant que les hommes solides combattaient au front…

–          De nos jours, Monsieur Truffaut, les magazines de jardinage pullulent… Le jardinage est devenu une activité à la mode… Comment est née votre revue « Jardinage », qui fut la première de ce genre à paraître en France ?

TRUFFAUT EXTRAIT COMMENT SOIGNE JARDON

Illustration qui présente la meilleure façon d’utiliser la Biogine… Des conseils qui nous font sursauter aujourd’hui !

–          La première réunion du Comité de rédaction a eu lieu en 1911. Bien entouré d’amis et de collaborateurs compétents, mon objectif était de vulgariser, sans aucune connotation péjorative… Les jardiniers du dimanche cultivaient d’instinct, je voulais qu’ils puissent s’appuyer sur des conseils précis qui leur permettraient d’être bien meilleurs. Ensuite, je souhaitais faire de la réclame pour le développement de mes Etablissements et laboratoires. En bonne place, sur une quinzaine de pages, je faisais la promotion de mes produits, la Biogine et autres engrais et insecticides, essentiellement. Je crois que j’ai été un précurseur de la Vente par correspondance ! Par la suite, j’ai intégré les conseils de spécialistes, pour en faire un magazine familial avec des rubriques vétérinaire, mode, conseils domestiques… J’ai même ajouté une rubrique d’offres et demandes d’emplois de jardiniers et un « Avis des lecteurs »… Mon magazine s’est encore étoffé : feuilleton, photos, concours photos… Rapidement, « Jardinage » a été diffusé à plus de 50 000 exemplaires… Alors, j’ai décidé de le recentrer sur sa fonction première : le jardin… Conseils, fédération et défense du monde agricole, calendrier des semis et plantations, résumé des travaux à effectuer, potager, fruitier, jardin d’agrément, serre, plantes appartement, jurisprudence et législation… La publication s’est interrompue pendant la guerre. Le premier numéro qui a reparu en mars 19 titrait dans son éditorial « Pour ceux qui sont morts, pour que la France vive ! ». La fonction de jardinier n’était pas très bien considérée dans ce temps… J’ai suggéré que des centres d’apprentissage soient aménagés pour en faire un vrai métier…

–          Votre vie a été tellement riche, Monsieur Truffaut, que je ne sais dans quelle direction aller… Vos séjours en Tunisie et au Maroc, votre participation à l’Exposition universelle… Votre rencontre avec Claude Monet !

TRUFFAUT ET MONET A GIVERNY 07 1924

En juillet 2024, Claude Monet fait visiter son jardin à Georges Truffaut.

TRUFFAUT MONET ET ALICE A VENISE 1908 PL ST MARC

Claude Monet et sa femme Alice à Venise, sur la Place Saint-Marc à Venise. Monet était aussi passionné par le jardinage que par la peinture. Il fut le chef de file le plus illustre de l’impressionnisme, avec Manet, Pissaro, Degas, Cézanne, Caillebotte…

TRUFFAUT MONET GIVERNY LES IRIS 1900

Monet : Les iris, Giverny 1900…

–          Claude Monet… C’était un vrai passionné de fleurs… Son jardin de Giverny était très réputé. C’était un trésor de beauté travaillé jusqu’à la perfection… J’ai rencontré Monsieur Monet  pour la première fois en 1913. Son chef jardinier avait accepté de rédiger pour « Jardinage » un article sur les nymphéas. Il avait alors 73 ans, ventre en avant, veste claire, yeux cachés sous un chapeau de paille à large bord, mains dans les poches, comme à son habitude…  Nous nous sommes d’abord tenus à distance… J’étais très impressionné par ses connaissances en horticulture. Il était capable d’imaginer toutes les transformations liées aux saisons… Je suis devenu un des principaux fournisseurs de Claude Monet. Je suis souvent allé à Giverny avec mon ami Vilmorin. Monsieur Monet nous faisait l’honneur de nous inviter à sa table… La dernière fois que j’ai vu le peintre, il avait 84 ans… Il avait appris le rôle que j’avais tenu dans la culture de produits frais pour nos poilus et cela lui avait peut-être donné envie de me faire un dernier cadeau : la visite solitaire de son fabuleux jardin… Claude Monet est mort 17 mois plus tard…

–          Monsieur Truffaut, je reste surprise d’une vie aussi riche, tellement remplie… Mais vos invités vous réclament… Pardonnez-moi d’avoir ainsi abusé de votre temps…

Au même moment, l’ami Dubois prend la parole : « Peut-être un jour, Georges Truffaut s’intéressera-t-il à la politique ? Mais comme tu l’as dit toi-même, Georges, « Un bon jardinier qui cultive bien son jardin et qui fait progressivement son art, rend à l’humanité des services silencieux, mais qui sont plus considérables que beaucoup d’autres qui sont plus brillants et bruyants !… »

TRUFFAUT PHOTO PORTRAIT

Georges Truffaut, un personnage qui mérite d’entrer dans l’histoire du jardinage, bien au-delà de l’enseigne qui porte encore son nom.
A ce sujet, savez-vous que les Roses anciennes André Eve sont propriété de Truffaut ? Un bel hommage à Georges…

 

 

 

1 commentaire pour : …. Georges Truffaut, un grand Monsieur, trop méconnu !

  • Juliette

    Bonjour,

    Votre page de contact donne une page blanche. Pourriez-vous me contacter par mail ? Je souhaiterais vous faire une proposition de partenariat.

    Bien cordialement

Laisser une méssage

 

 

 

Vous pouvez utiliser ces balises HTML

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>